Les Survivants du Che de Christophe Dimitri Réveille: un documentaire d’exception

LES SURVIVANTS DU CHE © Pentacle Productions

Premier documentaire de Christophe Dimitri Réveille, Les Survivants du Che retrace l’histoire de guérilleros qui en 1967, après leur dernière bataille en Bolivie et l’exécution du Che, ont échappé à la mort et gardé le silence pendant des décennies. Présenté en Séance Spéciale, le film est aussi le fruit de 22 ans d’enquête, de voyages et de confiance gagnée au fil du temps. Entretien. 

Quelle est la genèse de votre documentaire ?  

Tout part d’un livre sur le Che que je lis vers 2003-2004. À la fin, une ligne : six hommes sont sortis vivants de Bolivie. Je me dis : « c’est qui, ces six mecs ? » Il y en avait un à Paris. Je suis allé le rencontrer. C’était Benigno, un héros de la révolution cubaine qui avait décidé de quitter son statut pour venir vivre à Paris. J’ai commencé à écrire sa biographie avec lui. Et à un moment, en 2013, je pars en Bolivie et je me rends compte que je peux en avoir un deuxième. Puis un troisième. On tire la pelote, et finalement, on les a tous. 

Pourquoi ce sujet vous a-t-il accroché à ce point ? 

À 17 ans, j’ai perdu ma mère. Je me suis un peu perdu. Et quand je suis tombé sur leur histoire, je me suis dit : il y a des mecs qui perdent plus que moi et qui trouvent un sens à leur vie. Ce qui m’intéressait, c’est ce qui n’est pas écrit dans les livres d’histoire, les gens de l’ombre dont personne n’a parlé. Parce que par la petite histoire, on comprend mieux la grande. Et les leaders, ils ne sont rien sans ces gens-là. 

Le film a mis 22 ans à se faire. Quelles en ont été les grandes étapes ? 

J’ai rencontré le premier survivant en décembre 2004. De 2004 à 2013, j’ai beaucoup étudié, voyagé, tissé des contacts dans les milieux de gauche latino-américains. Ces milieux fonctionnent à la confiance. Je ne leur ai jamais menti. Le dernier survivant, je l’ai eu en 2017. Certains acceptaient parce que des contacts se portaient garants pour moi. D’autres, je forçais les portes en passant par leurs amis, leurs proches. Pour Urbano (celui qui vivait à Bruxelles) j’ai dû le supplier lors de l’interview : « Vous êtes le seul des survivants à être parti à Cochabamba. Si je n’ai pas votre témoignage, je ne peux pas monter le film. » Je ne suis même pas rentré heureux ce soir-là, tellement j’étais persuadé de ne pas avoir la matière. 

Le film mêle témoignages, images d’archives et séquences animées. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ? 

Certaines images d’archives sont inédites, dont des images couleur du retour des survivants à Cuba, qu’on a fini par retrouver et qu’on a achetées aux Américains (les services secrets étaient donc présents ce jour-là). Pour l’animation, on a travaillé avec l’étalonneur pour trouver une colorimétrie qui corresponde à mes photos argentiques, contrastées, un peu floues, qui font années 70. On a réussi à faire en sorte que le budget corresponde à l’artistique avec une animation fragmentée, dans les mêmes tons que mes photos, qui vient se glisser entre les archives et les témoignages. 

Il y a dans le film une séquence d’exfiltration vertigineuse : les survivants font le tour du monde avant de rentrer à Cuba. Qui les a aidés ? 

Allende. Il les a accompagnés personnellement, depuis le Chili, jusqu’à l’île de Pâques puis Tahiti, pour éviter les pays qui les auraient renvoyés en Bolivie. À l’époque, Barrientos demande aux Nations Unies de rapatrier les guérilleros. Des pays sur la route avaient dit : on les renvoie. Donc il fallait un vol qui contourne tout ça. Et après Tahiti, c’est le gouvernement français qui prend le relais. C’est plus compliqué de faire péter un avion français. Mais jusqu’au bout, les survivants ne leur ont pas fait confiance. Benigno me l’a dit : quand on lui a proposé d’enlever la balle qu’il avait dans l’épaule, il a répondu : « Non, on le fera à Cuba. » Ils avaient peur qu’on les tue sur la table d’opération. 

Qu’est-ce qui restait à dire que personne n’avait dit ? 

C’est tout le film. Tout le monde a pensé que l’histoire s’arrêtait à la mort du Che. Tout le monde voulait le Che. Personne ne savait qu’il y avait des survivants. Personne ne sait qu’il y a des survivants qui sont sortis vivants là où le Che est mort. Maintenant, on va le savoir.