Marie-Madeleine : l’interview « Ange ou démon » de Gessica Généus

MARIE MADELEINE

Après Freda, sélectionné au Certain Regard en 2021, lactrice et réalisatrice haïtienne Gessica Généus revient pour la seconde fois en Sélection officielle, cette fois-ci à Cannes Première. Dans Marie-Madeleine, son nouveau long métrage, elle incarne elle-même une prostituée qui rencontre, puis recueille Joseph, un évangéliste introverti, étouffé par les dogmes de sa communauté. Dialogue avec une cinéaste de lempathie. 

Votre film confronte sans cesse Dieu au Diable, le païen au sacré, la sorcellerie à la religion… D’où vous est venu ce sujet ? 

Je crois que c’est le désir d’explorer notre rapport en tant que peuple avec la moralité, en Haïti. Ce tiraillement entre le bien et de mal, mais aussi ce jugement permanent, découle beaucoup, à mon sens, de la pauvreté du pays : on est tout le temps en train de trouver quelqu’un ou quelque chose à blâmer de ce qui nous arrive. On se retrouve toujours dans cette dualité : soit c’est bon, soit c’est mauvais. Et pour moi, qui crée dans une zone beaucoup plus grise, c’était intéressant d’observer cette dichotomie-là, en la contrebalançant avec mon propre point de vue. 

Quel est votre propre rapport à la religion ?  

 À titre très personnel, j’ai du mal à adhérer à une forme de religion ou à quelque chose de dogmatique, parce que je trouve que c’est très contraignant, notamment dans notre rapport aux autres. Marie-Madeleine était une façon d’explorer ça. De se demander pourquoi il y a autant d’interférences dans notre rapport à l’autre ? C’est pour cette raison qu’il n’y a aucun dialogue entre Joseph et Jacques [pasteur et père de Joseph, ndlr], dans le film. On ne les voit jamais l’un face à l’autre. Pour moi, c’est la preuve concrète que ces deux mondes-là ne se rejoignent jamais. 

Justement, l’endroit de l’empathie dans Marie-Madeleine, c’est le bordel, que vous utilisez à contremploi : ici, il devient une safe place par rapport à l’église 

Parce qu’il n’y a pas de tabous. Le film n’est même pas une distorsion de la réalité, c’est la réalité. Ça fait vingt ans que je vais dans les bordels en Haïti pour des campagnes avec des organisations sur les maladies sexuellement transmissibles, ou bien pour des raisons purement humaines. Dans les médias, on entend souvent des prostituées dire « Si j’avais trouvé un vrai boulot, je ne serais pas travailleuse du sexe. » Mais moi, je n’ai jamais entendu ça en vrai. Le problème, c’est le tabou. Le fait que la société ait décidé que ces gens ne méritaient pas d’être protégés. 

Est-ce pour cette raison que, dans le film, le personnage de Marie-Madeleine (que vous incarnez-vous même) dit quelle ne souhaite pas être associée au personnage biblique. Pourquoi avoir choisi ce prénom ? 

Je pense que c’est l’ironie de se dire qu’on peut écrire nous-mêmes nos histoires. Il y a des recherches qui ont montré que la construction de l’histoire autour de Marie-Madeleine a été faite bien après Jésus-Christ. Et donc je me suis dis, moi aussi je peux décider de la construire. Le film est une manière d’exprimer le fait qu’elle a décidé de créer son histoire. Elle est chaotique, insensée, invraisemblable, mais c’est la sienne. 

Marie-Madeleine se transforme davantage en mère protectrice pour Joseph, qu’en amante. Vous n’introduisez pas de sexualité entre eux. Quel regard votre film porte-t-il sur les rapports hommes-femmes? 

C’est ce rapport que je cherche à transcender. Je me demande si ce rapport homme-femme est aussi biaisé et douloureux parce qu’on n’a jamais vraiment pris le temps de le regarder sans l’aspect sexuel ? En amitié, on a du temps pour le faire, puisqu’il n’y a pas ce facteur sexe. Ça m’importe peu que Joseph soit gay ou pas, finalement. Ce qui m’importe, c’est s’il a l’espace pour explorer qui il veut être. Si Marie-Madeleine et lui se parlent, c’est parce qu’ils en ont envie. Elle avait besoin de cet homme qui la regarde différemment, et lui, il avait besoin de trouver cet espace où il n’y avait pas de tabou.  

Quelles ont été vos influences pour penser la mise en scène de votre film ? 

Je marche plutôt à l’instinct, j’ai besoin d’être directement sur le plateau. Parce que l’idée c’est de faire se manifester quelque chose. Tout ce qu’on voit à l’écran, que ce soit les acteurs, le décor etc., c’est comme une soupe. L’objectif c’est que quand le spectateur prend une bouchée de cette soupe, ça fasse exploser ses papilles. Parfois, quand je regarde un film, je ferme les yeux, parce que j’ai besoin de te comprendre. J’essaye de savoir quelle combinaison a donné cette émotion-là. 

Le fait d’avoir participé à la Résidence du Cinéma de Demain et d’avoir été en huis clos avec d’autres réalisateurs m’a fait grandir à un point incommensurable, car cette quête de liberté, elle vient surtout du fait d’avoir vu tant d’autres oser avant moi.