Meeuwen sterven in de haven (Les mouettes meurent au port) : à la source du cinéma flamand

LES MOUETTES MEURENT AU PORT © Eyeworks

Présenté à Cannes en 1956, Les mouettes meurent au port reste l’un des films fondateurs du cinéma belge. Ce long métrage noir expressionniste signé Rik Kuypers, Ivo Michiels et Roland Verhavert a inventé une nouvelle manière de filmer la Flandre : urbaine, moderne, et hantée par l’après-guerre. 

En 1955, trois jeunes passionnés de cinéma tournent un film noir dans les rues d’Anvers. Ils n’ont presque pas d’argent, pas de véritable industrie derrière eux, pas fait d’école de cinéma, pas même l’impression d’appartenir à un pays de cinéma. Le réalisateur Rik Kuypers est encore amateur. Roland Verhavert et Ivo Michiels sont critiques de cinéma avant d’être cinéastes. Ils regardent des films américains, italiens ou français d’après-guerre et admirent, le néoréalisme italien, les thrillers américains, les films d’Ingmar Bergman. En Belgique flamande, à l’époque, il n’existe presque rien qui ressemble à une véritable culture cinématographique. « Nous étions dans le désert », résumera plus tard Roland Verhavert. Pourtant, ils vont y faire naître le cinéma flamand moderne. 

Les mouettes meurent au port, film en noir et blanc, suit un homme en fuite errant dans Anvers après avoir commis un meurtre. Il traverse des docks désertés, des rues brumeuses, des terrains vagues, des immeubles modernes et froids. Le film ressemble à un mélange entre le film noir américain et le réalisme européen d’après-guerre. La ville d’Anvers n’est plus seulement un décor : elle devient un personnage fantôme. Les ombres expressionnistes découpent les visages comme dans les films allemands des années 1920, tandis que la caméra épouse la rue d’une façon presque documentaire héritée du néoréalisme italien.  

Avant la Nouvelle Vague, Les mouettes meurent au port filme déjà les corps perdus dans la ville, la solitude masculine, les trajectoires sans issue et les personnages qui errent plus qu’ils n’agissent. Le critique Luc Joris parlera plus tard d’un film qui « introduit l’esthétique dans le cinéma flamand ». 

Par ailleurs, le film porte encore les cicatrices de la Seconde Guerre mondiale. Derrière son intrigue criminelle, il raconte surtout une Europe fatiguée, peuplée de survivants silencieux. Cette mélancolie d’après-guerre fascine jusqu’à Sergei Parajanov, réalisateur soviétique, qui évoquera plus tard le film comme “l’un des plus beaux qu’il n’ait jamais vus”.

Soixante-dix ans plus tard, Les mouettes meurent au port revient là où quasiment tout a commencé : au Festival de Cannes.