Rencontre avec Laura Samani, membre du Jury Un Certain Regard

© Valéry Hache / AFP

Le cinéma de Laura Samani se situe au croisement de la sociologie et de la fable. Après La Santa Che Dorme, présenté à la Cinef en 2016, elle signe deux longs métrages, Piccolo Corpo et Une année italienne, qui explorent la liberté et l’indépendance de personnages féminins. La réalisatrice italienne évoque avec nous son cinéma et son rôle au sein du Jury Un Certain Regard présidé par Leïla Bekhti.

Comment définir la section Un Certain Regard ?

C’est une section pétillante et surprenante. Sans dévoiler les films, je peux vous dire qu’ils sont très variés et, ce qu’il y a de plus beau, c’est qu’ils nous plongent dans des univers à la fois très variés et très singuliers.

Comment abordez-vous ce rôle dans le Jury ?

Avec beaucoup de curiosité et d’empathie. Je regarde les films en tant que spectatrice. La dimension professionnelle, l’analyse, l’expérience, arrivent plus tard, quand nous discutons entre jurés. Ces films nous font découvrir de nouvelles choses sur le monde et aussi sur nous-mêmes. Au début, c’est très viscéral, ensuite, ça passe par le cerveau.

Et votre activité de cinéaste ?

C’est une pratique et une posture éthique. J’essaie d’utiliser le cinéma comme prétexte pour nous interroger en tant que collectivité sur certains sujets et pour mettre en lumière les injustices par rapport aux moyens dont nous disposons. C’est étrange, car j’aborde cela à la fois dans mes films sur le plan thématique, mais aussi en tant que déontologie professionnelle. C’est-à-dire dans le fait d’avoir un travail qui soit le plus transversal possible même si, en tant que réalisatrice, j’ai la responsabilité de diriger le travail de toute une équipe.

Quand vous étiez adolescente, quel était votre rapport au cinéma ?

Je n’allais pas beaucoup au cinéma quand j’étais enfant et on ne regardait pas tant de films à la maison. On ne regardait pas la télévision, c’était un peu « radical chic », on avait des cassettes VHS avec des films enregistrés. Il y a donc certains films que je n’ai jamais vus en entier, d’autres qui ne commençaient qu’après 10 minutes parce qu’un autre film était enregistré en début de cassette. Donc la façon dont j’ai découvert le cinéma est très artistique, il n’y avait pas l’ambiance d’obscurité de la salle, le silence, mais plutôt un patchwork de films avec des associations involontaires.

Il y en a un qui vous a marquée pour autant ?

C’est un téléfilm qui s’appelle Fantaghirò. En Italie, c’est un film culte, un conte fantastique un peu trash. C’est l’histoire d’Alessandra Martines, une ancienne danseuse classique, la fille d’un roi n’ayant eu que des filles. Elle est la benjamine mais le roi voulait un garçon. Alors à un moment, le roi organise une sorte de tournoi, un combat entre chevaliers pour déterminer qui sera son héritier. Alessandra se déguise en chevalier et gagne. Il y a donc toute une série d’histoires avec des monstres, des créatures, une sorcière, etc. C’est tiré d’un conte traditionnel italien écrit par Italo Calvino.

D’où viennent vos inspirations, entre sociologie et légendes ?

J’ai une approche anthropologique du cinéma. Quand je me lance dans un film, j’aborde le récit comme l’étude d’un pays inconnu dont je veux comprendre la langue, les traditions, les corps, les récits. Un peu comme Arnold Van Gennep, ce sociologue du XIXe siècle qui a étudié les rites et, en particulier, les rites de passage. Il dit des choses bouleversantes pour l’époque. Par exemple, il affirme que le mariage n’est pas un rite d’union mais de séparation. C’est intéressant, il met l’accent sur le fait que l’on se sépare de sa famille d’origine. C’est donc ainsi. Et puis, je suis toujours inspirée par les contes, les fables et les récits oraux.