Mémoire de fille, la lettre de Judith Godrèche
Après la série Icon of French Cinema (2023) et le court métrage Moi aussi (2024), Judith Godrèche passe au long métrage avec l’adaptation de Mémoire de fille d’Annie Ernaux, présenté au Certain Regard. L’actrice et désormais réalisatrice raconte comment ce livre a nourri son désir de cinéma.
« J’étais en train de réfléchir à mon prochain projet, après avoir enchaîné la série Icon Of French Cinema et le court métrage Moi aussi, lorsqu’on m’a suggéré de lire Mémoire de fille. J’avais lu certains textes d’Annie Ernaux, mais pas celui-là. Je m’y suis donc plongée et ça a été une évidence… Le regard d’Annie sur le monde, sur la domination masculine, sur le désir d’appartenir à un groupe…
Annie met son vécu intime au service du dévoilement de mécanismes collectifs, et grâce à cela elle offre la possibilité d’une rencontre avec soi-même. Elle considère ce qui lui est arrivé comme susceptible d’être situé sociologiquement, historiquement, tout en partant de l’intime. Elle se sort du singulier dans tous les sens du terme.
À partir de son « je » à elle, il y a un « nous ». Grâce à ce livre, j’ai pu réfléchir sur certaines choses, mon rapport au monde, à la société, et les emmener à l’endroit où se crée mon désir de cinéma.
Annie le dit lors de la promotion de Mémoire de fille en 2016 : elle a voulu rejoindre la fille de 58 par l’écriture. Ce rendez-vous avec le passé lui coûte, il se fait dans une forme de douleur, comme elle dit, « on fuit certains livres », mais elle y arrive. Lorsqu’elle me donne sa confiance, je me pose la question : comment vais-je le faire moi aussi ? Filmer ce rendez-vous qu’elle a eu le courage de prendre avec elle-même ?
Le cinéma permet la réincarnation au sens propre du terme, je peux filmer ce qui n’est plus, « l’autre », la fille de 58, et, à travers ces deux incarnations, cette femme, à 50 ans de différence, et leurs voix, je tente de reproduire le geste initial d’Annie. Ce mouvement. Rejoindre celle qu’on était pour pouvoir avancer.
J’ai voulu filmer le visage de cette femme de 70 ans aussi. Ne pas réduire ce récit à l’incarnation de la jeunesse. Sur l’écran, que le visage de l’écrivaine aujourd’hui prenne tout le cadre.
J’ai voulu une caméra subjective qui permette d’être au plus près du personnage, d’Annie, de son parcours. Je voulais regarder ce qu’elle regarde, que le spectateur puisse être entièrement à sa place à elle. J’ai beaucoup travaillé là-dessus en amont, pour qu’elle ne soit jamais perçue à travers le regard de H, le personnage masculin.
J’ai réfléchi à un découpage qui exclue toute érotisation.
L’enjeu, comme dans le texte originel, est de vivre ce que vit Annie au moment où elle le vit. Cette même immersion que nous permet l’écriture d’Annie Ernaux.
J’ai visionné beaucoup de films, notamment Fish Tank. Ce film m’avait marqué à sa sortie, notamment cette manière dont Andrea Arnold filme sa jeune héroïne. Cela étant, vous noterez que plus le personnage d’Annie s’émancipe, plus les cadres changent. Ils deviennent plus posés, plus larges, plus matures en quelque sorte, ils évoluent avec elle. Jusqu’au dernier plan du film où les deux Annie se font face. Durant toute l’élaboration du découpage, je restais concentrée sur la courbe émotionnelle et le prisme sensoriel du personnage.
Annie Ernaux m’a fait l’honneur de me donner les droits de son livre. Elle m’a offert sa confiance. C’est un cadeau. Il fallait que j’en fasse quelque chose de bien. Je n’ai pas cessé d’y penser. Nous avons mis une photo d’elle sur le combo pendant le tournage. Elle veillait sur nous, et vice versa, alors que nous racontions son histoire. »