Restaurer un film sans négatif : la prouesse de la restauration de Amma Ariyan
Pendant des années, Amma Ariyan a semblé condamné à disparaître. Plus de négatif original, des copies abîmées… Quarante ans après sa réalisation, le film du réalisateur indien John Abraham renaît aujourd’hui dans la section Cannes Classics grâce à une restauration hors norme. Voici l’histoire d’un film sauvé de l’oubli, image par image.
Bijou rare du cinéma indien naviguant entre documentaire et fiction, le film suit un jeune homme nommé Purushan traversant le Kerala, un état au sud de l’Inde, pour annoncer à une mère la mort de son fils, Hari. Ce voyage dessine alors le portrait d’une génération marquée par les luttes politiques, les mouvements étudiants et les désillusions idéologiques des années 1970. Au fil des rencontres et des témoignages, le réalisateur mélange acteurs non professionnels et narration fragmentée pour créer une œuvre unique.
La manière dont le film a été produit est presque aussi fascinante que le film lui-même.
Après deux longs métrages salués par la critique, John Abraham ne parvient plus à trouver de financement. Plutôt que d’abandonner son projet, il décide de contourner le système traditionnel de production. En 1986, avec le Collectif Odessa, il organise des projections itinérantes et des spectacles de rue afin de récolter de l’argent directement auprès du public. Amma Ariyan devient alors un film fabriqué collectivement, porté par des étudiants, des militants, des cinéphiles et des anonymes.Bien qu’elle n’ait jamais véritablement été distribuée en salles, l’influence de l’œuvre grandit au point qu’elle devient l’une des plus importantes du cinéma politique indien.
Faire revenir Amma Ariyan aujourd’hui relevait presque de l’impossible.
Les équipes de la Film Heritage Foundation, qui reviennent par ailleurs à Cannes Classics pour la cinquième fois consécutive, commencent à travailler sur le projet en 2023. Problème ? Il n’existe plus qu’une version numérique de mauvaise qualité du film. Le négatif original a disparu. Après une longue enquête menée avec les Archives nationales du film d’Inde, deux copies 35 mm sont finalement retrouvées : l’une sous-titrée, l’autre non. Rayures profondes, collures cassées, pertes d’émulsion, son détérioré : toutes deux sont très endommagées. La restauration, menée avec L’Immagine Ritrovata et Digital Film Restore Pvt Ltd, mobilise des milliers de corrections manuelles pour sauver les images une par une et reconstruire la bande sonore.
C’est précisément ce qui rend sa présence à Cannes Classics si forte aujourd’hui.
Amma Ariyan connaît enfin l’exposition internationale qu’il n’avait jamais réellement connue à sa sortie. Un film qui continue de résonner par sa modernité formelle et son regard sur une jeunesse en crise.