Rencontre : le roman photo d’Isaach de Bankolé, membre du Jury
Isaach de Bankolé a forgé sa longue carrière de choix audacieux et précis. Révélé par Black Mic Mac de Thomas Gilou, qui lui vaut le César du meilleur espoir en 1987, il devient compagnon de route de Claire Denis dès son premier film, Chocolat, et jusqu’au dernier en date, Le Cri des gardes. Installé aux États-Unis, il a également collaboré avec Jim Jarmusch et sera à l’affiche du prochain volet de Dune de Denis Villeneuve.
« Chocolat, 1988, mon premier Festival de Cannes.«
Avec Jean-Paul Belmondo, François Cluzet, Claire Denis et Giulia Boschi. Cette Montée des marches, c’était une sensation de lévitation mais aussi une joie et une surprise immense de voir le premier film de Claire Denis en Compétition. C’était une manière de partager et de célébrer une aventure commune, intense, débutée dans le nord du Cameroun. Ce film m’a permis de montrer que j’avais d’autres palettes de jeu.
« De Chocolat à aujourd’hui, notre relation dure. »
On se retrouve de temps en temps pour des réunions familiales et, parfois, des projets nous unissent. Nous avons travaillé ensemble dernièrement pour Le Cri des gardes, une adaptation de Bernard Koltès, et j’ai découvert une Claire différente dans sa manière de travailler. Peut-être parce que le projet l’exigeait. On a tourné de nuit, dans un endroit reculé, éloigné des tumultes de la ville, à deux heures de Dakar. Ce qui était différent dans la méthode de Claire, c’est qu’on a tourné dans l’ordre du scénario, ce qui est jouissif. D’autant plus qu’on travaillait selon un découpage précis, de dialogue à dialogue. C’était comme être pris par la main.
« Black Mic Mac, c’était une double responsabilité. »
Celle de montrer que la communauté noire existe, mais aussi de la montrer sans caricature, loin de tout misérabilisme. Il y a une vie à raconter et elle ressemble à celle de tout le monde, dans ses joies et ses difficultés. C’était important de mettre ça au grand jour et c’était mon premier grand rôle. Le casting a été long, on était nombreux. Je ne sais pas quels critères ont mené à moi mais je me suis dit : “Il faut que le mec qui ne connaît rien au cinéma puisse s’identifier.” Je voulais montrer qu’on pouvait faire partie de la cour des grands et, en cela, partager des scènes avec Jacques Villeret, c’était un moment formidable.
« 1999, Ghost Dog, une belle aventure avec Jim Jarmush. »
Je l’ai rencontré bien avant Claire Denis, ici, à Cannes, en 1984. Je travaillais pour Vidéo Club, le premier éditeur vidéo français, et mon patron, Victor Bialek, m’avait envoyé à Cannes. Il m’avait dit : “Tu es un aspirant acteur, tu devrais y aller…” Et là, je découvre un film, Stranger Than Paradise, et j’en sors bouleversé, très enthousiaste. J’appelle mon patron, je lui en parle et il me répond : “N’y pense même pas !” Parce que lui, il n’achetait que les gros films américains et français. Après ça, je marche sur la Croisette et je tombe sur Frédéric Mitterrand qui tenait le cinéma Olympic à l’époque. Il me tend une invitation pour une fête sur les hauteurs de Cannes. Je m’y rends, et là, je tombe sur Jim Jarmusch. Il y avait 5 000 personnes mais j’arrive à l’approcher et je lui dis : “J’ai vu votre film, c’est génial !” J’avais sur moi un petit portrait photo, un headshot, il me donne sa carte de visite. Je rentre à Paris, on a quelques échanges puis plus de nouvelles.
Pendant que Claire Denis monte Chocolat, Jim est de passage à Paris pour une semaine et il lui rend visite en salle de montage. Là, il me voit sur le moniteur et il dit : “Mais ce mec-là, je l’ai déjà rencontré !” Puis il est revenu vers moi avec ce film, Ghost Dog. Il me dit qu’il a pensé à moi et à Forest Whitaker, qu’il s’agit de deux copains, l’un parle français et ne comprend pas l’anglais, l’autre parle anglais mais ne comprend pas le français, mais ils sont malgré tout meilleurs amis. Il m’a demandé de traduire moi-même les dialogues en français, ce qui était une responsabilité magistrale. Ensuite, on a tourné Ghost Dog, on est venus à Cannes et, à la fin de la projection, quand la lumière s’est rallumée, il y avait quelqu’un derrière moi qui me serrait, je me retourne : c’était Spike Lee.
La rencontre avec Ryan Coogler, je vais vous raconter…
L’équipe du film essayait de me voir depuis plusieurs mois. Ils m’avaient expliqué qu’ils voulaient que le personnage qu’ils castaient ait un plateau labial. J’étais étonné, c’était une drôle d’idée et il était hors de question pour moi de rencontrer le réalisateur et le producteur. Je me suis dit : “Qu’ils aillent faire leur truc ailleurs…” À cette époque, je faisais la voix d’un documentaire sur la guerre au Congo, dans le Kivu, avec un couple de réalisateurs américains. Entre deux prises, alors qu’on prenait un café, j’en parle à Dan, le réalisateur : “Tu vois, l’équipe de Black Panther ? Ils m’ont appelé…” Dès que j’ai dit Black Panther, il m’a rétorqué : “Wakanda ?”. Je ne savais pas de quoi il parlait puis il m’a expliqué que c’était Marvel et Disney, la bande dessinée, etc. Pendant tout ce temps, je pensais que c’était Black Panther, le mouvement politique, et je ne voyais pas pourquoi on aurait besoin d’un personnage avec un plateau. J’ai tout de suite appelé ma manager, Margareth Pollard. J’ai pu raconter ça à Ryan Coogler la première fois qu’on s’est parlé au téléphone. Ryan est un sacré personnage, il a une grande ouverture d’esprit. On a pu discuter du scénario, réfléchir et retravailler certains points avant de collaborer.