Restauration du premier film de Kurosawa, La Légende du Grand Judo : entretien avec Thierry Frémaux
Ceinture noire de judo et auteur de Judoka (Stock), le Délégué général du Festival met à l’honneur La Légende du Grand Judo d’Akira Kurosawa, en version restaurée pour Cannes Classics. Longtemps méconnu, le premier film du cinéaste japonais, retrouve la qualité d’image qu’il mérite.
Pourquoi ce film vous tient-il particulièrement à cœur ?
J’étais judoka, compétiteur, professeur. Ce film, je l’ai vu la première fois avec cette histoire-là derrière moi, et je l’ai toujours montré chaque fois que je pouvais. Avec Gérald Duchaussoy, qui s’occupe de Cannes Classics, on a réussi à le faire restaurer. Et maintenant, il va sortir en salles : tous les judokas, les jeunes judokas, vont pouvoir le voir.
De quoi parle-t-il exactement ?
Sugata Sanshirō, c’est le titre original, suit un élève de celui qui va inventer le judo, Jigoro Kano. On est à la fin du XIXe siècle, à peu près au même moment que la naissance du cinéma d’ailleurs. Dans le film, le personnage s’appelle Yano, mais c’est Kano. Le récit montre la victoire du judo sur le jujitsu, discipline de combat des samouraïs. Mais surtout, il montre ce que Kano a voulu construire : pas seulement un sport de combat, une école de l’esprit. J’avais écrit dans mon livre que le judo calme les impatients et excite les timides. Le film dit exactement ça. Et il dit aussi que quand on est fort, on n’a pas besoin de le montrer : être fort, c’est aussi être non-violent.
C’est aussi le premier film de Kurosawa, et il a une histoire un peu particulière.
Kurosawa avait choisi ce sujet parce que son père connaissait l’auteur du roman adapté. Le studio, la Tōhō, a dit que le film n’était pas assez japonais, trop américain. Ce reproche suivra Kurosawa toute sa vie. C’est Ozu qui l’a défendu : « Ce film raconte l’histoire de notre pays ». La Légende du Grand Judo est sorti pendant la guerre, a été bien reçu, puis assez oublié, parce que Kurosawa va faire de tels films après que personne ne parlait plus que de ça. Et puis, il y a une histoire que j’aime raconter : Kurosawa fait Yojimbo en 1961, Sergio Leone s’en inspire de très près pour Pour une poignée de dollars. Kurosawa proteste, finalement s’en accommode, et en 1965, il produit une nouvelle version de Sugata Sanshirō, avec Toshirō Mifune dans le rôle de Jigoro Kano. La musique ressemble étrangement à celle d’Ennio Morricone. Je ne suis pas sûr que ce soit volontaire. Mais j’aime bien le raconter comme ça.