The Stranger d’Orson Welles : filmer la banalité du mal
Projeté à Cannes Classics dans une nouvelle restauration 4K, The Stranger (Le Criminel) permet de redécouvrir une œuvre longtemps sous-estimée d’Orson Welles. Enfant prodige devenu légende du cinéma avec Citizen Kane, le cinéaste tourne ici un thriller noir juste après la Seconde Guerre mondiale, au moment où le monde tente de regarder l’horreur des camps en face. Derrière l’histoire d’un criminel nazi caché dans une petite ville américaine, Welles signe un film sur le mal et les apparences.
Avec The Stranger, longtemps considéré comme l’une des œuvres mineures de la filmographie d’Orson Welles, le cinéaste affirmait vouloir prouver aux studios qu’il pouvait réaliser un “film normal”, dans les temps et sans dépassement de budget. Le pitch du film ? Un criminel nazi ne se cache pas dans un bunker, mais dans une paisible petite ville américaine du Connecticut, où il est devenu un professeur apprécié de tous. Welles transforme ce lieu en théâtre de paranoïa. Les ombres envahissent les rues, les cadres deviennent étouffants et l’immense horloge au sommet du clocher de la ville finit par planer sur tout le film comme une menace permanente. Le réalisateur y injecte toutes ses obsessions : les faux-semblants, la manipulation, les espaces déformés et surtout le mal dissimulé sous une façade respectable.
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est à quel point le film dialogue avec son époque. Tourné juste après la Seconde Guerre mondiale, alors que s’ouvrent les procès de Nuremberg, The Stranger est le premier film hollywoodien à intégrer de véritables images des camps de concentration. Welles ne cherche pas seulement le suspense : il veut confronter le spectateur à une réalité encore inimaginable pour beaucoup. Le mal peut se fondre dans le décor le plus banal. Le criminel nazi s’est changé en professeur respecté, fiancé à la fille d’un juge, et parfaitement intégré.
Cette restauration 4K, menée par la Cinémathèque française et la Library of Congress à partir des négatifs originaux, redonne toute sa puissance au film. Les noirs retrouvent leur profondeur, les jeux de lumière expressionnistes apparaissent avec plus de précisions, et la mise en scène labyrinthique de Welles semble plus vivante que jamais.