Titanic Ocean, le regard de Konstantina Kotzamani
Pour son premier long métrage, la réalisatrice grecque Konstantina Kotzamani choisit un cadre pour le moins original : un internat japonais où l’on forme des adolescentes à devenir des sirènes professionnelles. À travers cette passion, Akame, 17 ans, se découvre elle-même en tant que femme, dans ce que le film présente comme une réelle métamorphose. Entretien avec la réalisatrice de Titanic Ocean, présenté au Certain Regard.
Comment ce projet est-il né ?
Pour moi, la réalisation d’un film signifie bien plus qu’un acte de création. C’est un processus difficile, mais nécessaire, de guérison et de transformation. Avec Titanic Ocean, il prend racine dans une peur jamais résolue. Tout a commencé quand j’ai découvert les écoles pour sirènes professionnelles. Je suis tombée sur une photo de cinq jeunes Japonaises en formation, parées de queues de sirènes colorées en silicone. Cette image m’a obsédée.
Depuis l’enfance, un rêve me hante : une vague immense, inévitable et monumentale, qui dévaste tout sur son passage. L’essence de mon héroïne se trouvait là : une discrète apprentie sirène, étrangement effrayée par l’océan, qui s’éveille pourtant à l’amour véritable et finit par suivre une voie intérieure la menant vers l’épanouissement et la liberté, à contre-courant. Par un effet de miroir, faire ce film est devenu pour moi une nécessité symbolique : affronter la vague pour la transformer. Non pas en force destructrice, mais plutôt en puissance créatrice, profondément féminine.
Quelle ambiance régnait sur le plateau ?
Travailler avec des équipes issues de cinq pays européens différents sur un vaste plateau japonais avait tout du défi ; par moments, on se serait cru dans une tour de Babel de malentendus culturels.
Si je devais partager une anecdote, ce serait celle du dernier jour de tournage. On était en pleine mer, au tout dernier moment, le soleil se couchait à l’horizon, on était tous épuisés, morts de froid, y compris les cascadeurs, et on allait rater la prise. Alors, j’ai enfilé la queue de sirène et je me suis jetée dans les vagues.
Quelques mots sur vos acteurs ?
Lorsque j’écris un scénario, j’ai déjà une idée très claire de la présence de mes acteurs sur les images finales. Pour Akame, incarnée par l’actrice Arisa Sasaki, je recherchais quelque chose de très précis. Un regard de sirène fragile, mais puissant, presque enchanteur. J’ai rencontré plus de 500 jeunes actrices avant de trouver ces visages singuliers. Ce qui a été vraiment complexe, et merveilleux à la fois, c’est parvenir à communiquer entre nous, artistiquement parlant. Non pas à travers des consignes ou une direction au sens traditionnel du terme, mais au-delà des mots : par la connexion, une forme de proximité spirituelle, une confiance profonde, l’émotion, l’instinct et le langage du corps. Aujourd’hui, quand je regarde le film, ce qui me rend le plus fière, c’est la manière dont les acteurs sont parvenus à se surpasser, à dépasser leurs doutes, et même les frontières culturelles. Après le film, Arisa a quitté le Japon, appris une nouvelle langue et déménagé en Australie pour étudier l’océanologie. Pour elle aussi, le film est devenu une expérience de transformation.
Qu’avez-vous appris ou découvert en réalisant ce film ?
Tourner au Japon, dans une culture si différente de la mienne, m’a souvent confrontée au poids des hiérarchies traditionnelles et des stéréotypes de genre. Par moments, ma légitimité même semblait remise en question ; je devais constamment réaffirmer mon autorité, là où la sensibilité était prise pour de la fragilité. Cette expérience a aiguisé ma compréhension du film que j’étais justement en train de faire.
En y repensant, je me rends compte que tout ce processus faisait écho à l’histoire d’Akame : trouver sa voie dans le système, sans perdre ce lien avec son monde intérieur, plus instinctif, plus créatif, presque magique.
Qu’aimeriez-vous que le public retienne de votre film ?
J’aimerais d’abord que le public soit captivé par l’aspect séducteur du film, comme on répond à l’appel d’une sirène, puis qu’il en ressorte avec une vraie réflexion sur les thèmes profonds qui y sont abordés. Titanic Ocean commence dans un monde pop et scintillant, où s’entremêlent rêves de jeunesse, féérie, amitiés et désirs sexuels. Mais ce n’est que le début.
Dans chaque femme résonne la voix d’une sirène, qui la fait chanter librement, sentir son cœur battre et vivre intensément. C’est cette voix que je veux transmettre au public : forte, intuitive, invincible.
Y a-t-il un film que vous aimeriez recommander ?
En écrivant le scénario de Titanic Ocean, j’ai ressenti un lien profond avec le film August in the Water (1995) de Gakuryu Ishii. Il y explore la transformation d’une jeune fille à travers l’eau, où le corps et la nature se fondent dans une dimension cosmique. L’eau est perçue comme une frontière : à la fois élément physique, et espace de transformation intérieure, d’éveil et de connexion à quelque chose qui nous transcende.
Je mentionnerais également la série d’animation des années 1970 Candy Candy, que j’adorais quand j’étais enfant. Sa structure mélodramatique, qui ne m’a jamais quittée, constitue d’une certaine manière l’assise du paysage émotionnel du film.