Bertrand Mandico : “les actrices sont les martyrs de l’industrie cinématographique.”
Roma Elastica a plongé la nuit cannoise dans une mélancolie toute fellinienne pour la dernière Séance de Minuit de cette 79e édition du Festival. Dans une Rome fantasmée et crépusculaire des années 1980, Bertrand Mandico convoque une actrice sur le déclin (Marion Cotillard) et sa maquilleuse brute de décoffrage (Noémie Merlant) sur ce qui pourrait être leur dernier tournage.
Qu’est-ce qui vous a donné envie, plus que dans vos précédents films encore, de mettre une actrice au centre et d’en faire le personnage principal ?
Je voulais rompre avec le cycle que je venais de terminer avec mes trois longs métrages, ces films d’aventure qui étaient des paraboles. Là, je voulais être dans une réalité palpable, reconnaissable, les années 1980, une réalité qui est la mienne, celle du cinéma et le monde des actrices.
“J’ai une fascination pour les actrices, qui sont les martyrs de l’industrie cinématographique.”
Tout le monde le sait, elles sont martyrs dans leur jeune âge, puisque victimes de prédateurs du cinéma, puis à un âge plus mûr, car l’industrie a tendance à les rejeter. C’est quelque chose qui me bouleverse. J’ai voulu travailler là-dessus avec la maladie qui symbolise l’industrie cinématographique.
Une actrice condamnée, un cinéma en déclin… comment avez-vous lié ces deux disparitions ?
C’est un film sur le crépuscule d’un cinéma qui a été flamboyant, qui l’est toujours car il a eu sa renaissance, mais les années 1980 ont été une phase difficile. Tout s’est éteint avec la télévision berlusconienne et son populisme. De la même manière, j’avais envie de travailler sur cette actrice au crépuscule de sa vie pour mettre en miroir son destin avec ce cinéma-là.
Roma Elastica semble plus lumineux que vos films précédents…
Je voulais réaliser un film solaire. C’est amusant parce que tout à l’heure, j’ai été photographié avec des néons de couleurs et le photographe m’a dit : “C’est comme dans vos films.” J’ai répondu : “Non, ça, c’est fini.” C’est comme si je m’étais détaché d’un certain cahier des charges. J’ai procédé par soustraction, en notant tout ce que je ne voulais plus.
Par peur de la répétition ?
Oui, c’est plus facile de soustraire que d’additionner. Puis j’avais une autre contrainte, et pas des moindres, qui m’a beaucoup inquiété, c’est le rapport au temps. C’est un film que j’ai tourné en quinze jours. Il a fallu que le casting et l’équipe jouent le jeu. J’ai pris le parti de travailler des plans séquences, il y en a beaucoup, mais je ne voulais pas qu’ils soient là pour montrer leurs muscles. Un plan séquence réussi, c’est celui qu’on ne voit pas passer. Maintenant, je suis un peu plus serein mais je suis passé par des phases très difficiles pendant le tournage. Je craignais que ce soit un risque trop gros pour moi.
Il y a des accents felliniens dans Roma Elastica, des références aux maîtres du cinéma italien, jusqu’où vous en êtes-vous inspiré ?
Je dirais que c’est un film hanté. Je n’aime pas la citation au cinéma. On ouvre les guillemets, on les referme, et tout ça est un peu lourd. En revanche, je me laisse posséder par l’esprit de certains cinéastes ou de certains films qui m’ont marqué, qui restent inscrits dans mon conscient. Je suis un cinéaste cinéphile et je l’assume. Je me suis construit avec les films préexistants et je continue à apprendre, à dévorer des films. J’ai convoqué Quinze jours ailleurs de Minnelli, Visconti, Fellini. Ils étaient tous là et ces grands noms ne me faisaient pas peur. C’était comme caresser les grands fauves.