Rencontre avec Diego Céspedes, membre du Jury des Longs Métrages
Diego Céspedes découvre le Festival de Cannes en 2018 avec son film d’études, L’Été du lion électrique, Prix de la Cinef en 2018. Le jeune Chilien épate sept ans plus tard avec son premier long métrage aussi coloré que poignant, Le Mystérieux Regard du flamant rose, évocation de l’arrivée du VIH dans un village minier, quelque part entre conte et western. Un an après avoir reçu le Prix Un Certain Regard pour ce film, Diego Céspedes est de retour à Cannes dans le Jury des Longs Métrages.
Quelle place occupait le cinéma dans votre vie avant vos études ?
Je n’avais pas vu de film d’auteur avant d’entrer en école de cinéma car je n’y avais pas accès. Je ne savais même pas que ça existait. Mon rapport au cinéma a commencé, en quelque sorte, avec des vidéos de famille. Je filmais aussi mes camarades de classe, des vidéos très rudimentaires réalisées avec Moviemaker. C’était le début, juste quelques photos accompagnées de musiques que j’aimais. Je viens d’un milieu ouvrier, mais ma tante avait un appareil photo, il fallait le brancher sur le secteur pour l’utiliser, et j’ai filmé plein de trucs que j’ai enregistrés sur de vieilles cassettes.
Quels films, quels cinéastes, ont guidé vos premiers pas dans le cinéma ?
Je pense que Lucrecia Martel m’a vraiment marqué quand j’ai vu La Ciénaga. À mon arrivée à l’école de cinéma, je me souviens que je ne voulais voir aucun film lent ou qui ne corresponde pas à ce à quoi j’étais habitué. On a dû voir La Ciénaga dans une salle, j’étais assis au dernier rang. Ça m’a plu, sans que je comprenne pourquoi, et après ce film, je me suis dit : “Il y a quelque chose de nouveau que je veux découvrir.” Je me suis ensuite intéressé au cinéma asiatique, j’ai découvert Apichatpong Weerasethakul, les documentaires de Naomi Kawase, et j’ai continué à bâtir ma cinéphilie avec les classiques européens.
Lors de la sélection de votre premier court métrage à la Cinef, El Verano Del León Eléctrico, avant même de recevoir le Premier Prix, qu’avez-vous ressenti en tant qu’apprenti cinéaste ?
Je dis toujours que cette sélection compte beaucoup pour moi. Ça a été mon entrée dans cet univers qui, depuis, m’a accueilli. Beaucoup de portes se sont ouvertes et j’ai pu continuer à faire du cinéma, c’était le début de ma quête.
Qu’est-ce que l’écriture et la réalisation de vos deux courts métrages vont ont appris pour votre premier projet de long, La Misteriosa Mirada de Flamenco ?
Quand on apprécie tes courts métrages, ça te donne de la crédibilité. J’ai participé à plusieurs résidences et ateliers, non par pure nécessité, mais parce que ça me permettait d’obtenir du temps et de l’argent pour continuer à écrire. Pour être un bon auteur, il faut parfois avoir les moyens de ne rien faire d’autre. Et c’est pour ça que beaucoup de personnes aisées font du cinéma, ils ont les moyens de ne rien faire. Ce n’est pas mon cas, alors je suis passé d’une résidence à l’autre, ça a pris de plus en plus de place, et maintenant, je pense avoir développé une façon d’écrire qui m’est propre.
À votre retour, récompensé du Prix Un Certain Regard, comment a été reçu le film au Chili ?
Très bien. Il passe encore en salle, ça fait environ trois mois, ce qui n’est pas courant pour les films chiliens. À sa sortie, des gens m’écrivaient tous les jours. Le Prix Un Certain Regard a fait de la promotion, mais après ça, c’était juste le film qui comptait. Des gens qui n’allaient pas au cinéma d’habitude sont allés le voir par curiosité et ils ont adoré le film. Et c’était incroyable pour moi, pour toute mon équipe, l’accueil chaleureux qu’ils nous ont réservé. C’était vraiment génial.
Dans tous vos films, il y a un rapport au magique, au fantastique. D’où cela vous vient-il ?
J’ai un souvenir d’enfance assez marquant lié à cela. Pendant les vacances, on allait dans la famille de mon père, à la campagne, et on dormait tous dans la même pièce où il y avait un grand mur. Un jour, un loup est venu et a dévoré les poules, alors on nous a interdit de sortir. Je pensais à ce mur et je me disais que le loup rôdait juste derrière. J’imaginais un énorme monstre, j’avais très peur, alors que je me rends compte aujourd’hui que c’était sans doute un petit animal. C’est ce moment où l’on ne comprend pas les choses et où l’on se forge sa propre interprétation qui me touche le plus. C’est précisément quand j’ai commencé à écrire mes propres récits que j’ai pris conscience de vouloir intégrer cette dimension fantastique et ce mystère lié à l’incompréhension.
Il y a également une part de queerness, variable de film en film. De quelle manière abordez-vous cet aspect ?
Le terme « queer » me pose question. Je dis toujours que je suis très engagé politiquement et je crois sincèrement que l’inclusion apporte plus de profondeur à l’art. Mais je pense que l’usage de cette notion est étrange. Parler de queerness ne doit pas se résumer à une catégorie cinématographique. Il s’agit simplement de personnes ayant des orientations ou des identités différentes. Il y a une part de queer dans tout, c’est une question d’étrangeté de l’âme humaine. Parfois, je regarde des films qui ne sont pas considérés comme queer mais qui le sont vraiment.
Par exemple ?
Je pense à Lazzaro Felice, d’Alice Rohrwacher. Je trouve que ce personnage et sa sensibilité ont quelque chose de très queer, il a un attirance étrange pour un garçon à un moment. Pas seulement à cause de l’attirance en soi, mais à cause de la sensibilité avec laquelle on perçoit les êtres humains. Pour moi, c’est un concept très ouvert, et il s’ouvre encore davantage aujourd’hui. Un bon film est toujours queer à mes yeux. Les films que j’aime le sont toujours un peu parce qu’ils font preuve de sensibilité.
C’est une question de personnages, de récits, et non une catégorie…
Mettre un film dans une case parce qu’on a une certaine vision du personnage ou de la sexualité, moi, ça ne me plaît pas. C’est mon avis. Est-ce qu’on demande aux autres films d’être hétéros ? Le « film hétéro », ça n’existe pas. Je veux ouvrir le concept de la queerness et de ce que signifie “être différent” de plein de façons.
Que pouvez-vous nous dire de votre prochain film ?
Pas grand-chose pour le moment, seulement le titre : The Case of a Boy Who Lost His Heart.