Cannes au long-court : quand les réalisateurs explorent les métrages

En parallèle de la Compétition des longs métrages, le Festival organise une Compétition internationale de courts métrages depuis 1952. Lors du palmarès, une Palme d’or est également remise au meilleur film de ce format particulier. Cette récompense a bien souvent permis de révéler de jeunes talents qui ont brillé par la suite, sur la Croisette et à travers le monde. Zoom sur 6 cinéastes qui se sont illustrés à Cannes dans les deux formats.

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Agnès Varda
Ô saisons, Ô châteaux © ARTE
Agnès Varda - Conférence de presse de "Cléo de 5 à 7", 1962 © AFP
Trailer de Cléo de 5 à 7 © Unifrance
Agnès Varda, Jane Birkin, Lambert Wilson - Palme d'honneur © AFP / Anne-Christine Poujoulat

 

 

En 1955, la réalisatrice française signe La Pointe courte, un premier long métrage remarqué par la critique. Trois ans plus tard, à tout juste 30 ans, Agnès Varda fait son apparition dans la Compétition des courts métrages avec Ô saisons ô châteaux, un documentaire de 22 minutes sur les châteaux de la Loire. Pour la cinéaste et le Festival, c’est le début d’une longue connivence.

En 1962, elle entre pour la première fois en Compétition des longs métrages avec Cléo de 5 à 7. Ce portrait d’une jeune chanteuse parisienne devient vite un classique de la Nouvelle Vague. 60 ans après ses premiers pas à Cannes, Agnès Varda reçoit une Palme d’honneur en 2015 pour l’ensemble de son œuvre. L’une des salles du Palais des festivals porte aujourd’hui son nom.

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Jim Jarmusch
Stranger Than Paradise 1984 Trailer © Trailer Chan
Jim Jarmusch et Iggy Pop - Gimme Danger © Cyril Duchêne / FDC
Affiche du film © DR

Le parcours cannois de Jim Jarmusch, Grand Prix du Festival en 2005 pour Broken Flowers, est à l’image de sa filmographie : libre, dense, talentueux.
Le réalisateur américain débarque sur la Croisette en 1984 avec le long métrage Stranger Than Paradise. Filmé en noir et blanc, ce road-movie présenté à la Quinzaine des réalisateurs décroche la Caméra d’or, qui récompense le meilleur premier film toutes sélections confondues.

Dès lors, entre 1986 et 2019, le cinéaste s’inscrit onze fois en Sélection officielle, le plus souvent en Compétition. C’est en 1993 qu’il présente Coffee and Cigarettes (Somewhere in California), où Iggy Pop donne la réplique à Tom Waits. Récompensé de la Palme d’or du court métrage, ce film compose l’un des segments du long métrage éponyme sorti en 2003. Le réalisateur et le chanteur se retrouveront sur les marches rouges de Cannes en 2016 pour Gimme Danger.

“Je ne pense pas vraiment à la durée d’un film lorsque je le tourne, donc je ne fais pas de hiérarchie entre court et long métrage. Pour avoir réalisé des courts métrages, je sais que c’est parfois beaucoup plus difficile que de faire un long métrage parce que l’on n’a pas le temps de développer les personnages, etc. C’est plus compliqué, à mon avis.”

Jim Jarmusch (source : The Austin Chronicle)

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Jane Campion
Jane Campion, Présidente du Jury, tient un "clap" avant la cérémonie d'ouverture © Eric Gaillard
Harvey Keitel, Holly Hunter Jane Campion, Sam Neill, Palme d'or Ex Aequo - The Piano (La Leçon de Piano) © Gérard Julien / AFP
© Photo du film La Leçon de piano
Holly Hunter, Prix d'interprétation Féminine - The Piano ( La Leçon de Piano) - Michel Piccoli © Gérard Julien / AFP

 

 

Au Festival, Jane Campion fait figure de pionnière.

Lorsqu’elle reçoit la Palme d’or du court métrage pour Peel en 1986, elle est la première réalisatrice féminine à obtenir cette récompense.

Sept ans plus tard, elle fait à nouveau entrer les femmes au sommet du Palmarès cannois avec La Leçon de piano. Palme d’or des longs métrages, le film raconte l’histoire d’Ada, une jeune mère écossaise envoyée en Nouvelle-Zélande pour se remarier avec un inconnu. Débarquée sur une plage, elle est contrainte d’y abandonner son piano qui sera finalement récupéré par un voisin. Entre les touches du clavier, un triangle sentimental se tisse peu à peu. Holly Hunter, l’actrice principale du film, remporte également le Prix d’interprétation féminine en 1993.

À ce jour, Jane Campion – qui a également présidé les deux Jurys : Courts Métrages et Cinéfondation en 2013, Longs Métrages l’année suivante – est toujours la seule à détenir une Palme d’or dans chacun des formats !

“C’est en réalisant des courts métrages que j’ai pris goût aux longs. Je ne voulais pas vraiment en réaliser parce que je ne savais pas vraiment comment m’y prendre. Je n’avais pas d’expérience. Je ne concevais pas l’idée d’imaginer une histoire qui dure deux heures. Pour moi, c’était important d’avancer pas à pas.”
Jane Campion (source : Festival de Cannes)

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Nuri Bilge Ceylan
Quentin Tarantino, Nuri Bilge Ceylan et Uma Thurman - Palme d'or - Winter Sleep © AFP / V. Hache
Affiche du film © DR
Affiche du film
Affiche du film
Deniz Celiloglu, Nuri Bilge Ceylan, Merve Dizdar (LES HERBES SÈCHES) - Conférence de presse © Maxence Parey / FDC

C’est avec Koza, son tout premier film (d’une durée 13 minutes) présenté en Compétition des courts métrages, que le réalisateur turc effectue ses débuts sur la Croisette en 1995. S’il ne remporte pas la Palme d’or cette année-là, ce court métrage marque l’entrée en Sélection officielle d’un cinéaste aujourd’hui devenu incontournable… et dont les longs métrages ont su convaincre le Jury cannois année après année.

“Le tournage [de Koza] a duré un an. Il n’y avait pas de scénario. J’essayais de saisir un monde que je pouvais capturer avec mon intuition, mes perceptions. Il n’y avait pas de dialogue. (…) Je n’avais aucune idée de ce que c’était, parce que ce n’était pas comme les films que je regardais. Mais lorsque j’ai été accepté au Festival de Cannes, je me suis senti un peu plus confiant. La plupart des techniques cinématographiques que j’ai essayé d’apprendre, je les ai apprises en tournant ce film.”

Nuri Bilge Ceylan (source : Vinyl writers, traduction en anglais d’une interview réalisée en 1997 par le journal turc Radikal)

En 2003, Uzak (Lointain) remporte le Grand Prix et le Prix d’interprétation masculine. En 2008, Üç Maymun (Les Trois Singes) obtient le Prix de la mise en scène. En 2011, c’est au tour de Bir Zamanlar Anadolu’da (Il était une fois en Anatolie) d’être couronné du Grand Prix.

La récompense suprême arrive en 2014 avec Winter Sleep, un drame familial qui se joue dans le huis-clos d’un petit hôtel pris sous la neige en Anatolie. Cette année-là, Nuri Bilge Ceylan reçoit la Palme d’or des mains de Quentin Tarantino.

De retour en Compétition avec Kuru Otlar Üstüne (Les Herbes Sèches) en 2023, le cinéaste a ajouté le Prix d’interprétation féminine à son Palmarès cannois, grâce à la performance de l’actrice Merve Dizdar.

5
Xavier Giannoli
Xavier Giannoli (A l'Origine) © AFP
À l'origine (BA) © EUROPACORP
Affiche du film © DR
Affiche du film © DR

 

La trajectoire de Xavier Giannoli est, elle aussi, marquée par une transition réussie du court au long. Après plusieurs films courts réalisés dans les années 90 (Le Condamné, Terre Sainte, J’aime beaucoup ce que vous faites, Dialogue au sommet), le réalisateur français est repéré par le comité de sélection cannois avec L’Interview, dans lequel Mathieu Amalric incarne un jeune journaliste sur le point de rencontrer Ava Gardner, actrice hollywoodienne mythique… sauf que rien ne va se passer comme prévu.

Pour le scénario, Giannoli s’inspire d’une aventure personnelle. À l’occasion de l’anniversaire du producteur Arnon Milchan, il est envoyé sur le tournage de Casino pour interviewer Martin Scorsese et Robert de Niro. Le projet tourne court : l’acteur se met en colère et l’humilie. Présenté dans la Compétition des courts métrages en 1998, L’Interview remporte la Palme d’or. Cette année-là, le Président du Jury n’est autre que… Martin Scorsese.

Cette reconnaissance lui permet de passer au long format, notamment pour ses films Quand j’étais chanteur et À l’origine, respectivement en lice pour la Palme d’or en 2006 et 2009.

6
Lynne Ramsay
Lynne Ramsay, Ezra Miller, Rory Stewart - Montée des Marches - We Need to Talk About Kevin © AFP
We Need to Talk About Kevin de Lynne Ramsay
Lynne Ramsay, Prix du scénario et Joaquin Phoenix, Prix d'interprétation masculine - You Were Never Really Here © Andreas Rentz / Getty Images
Affiche du film © DR

 

 

Court, long, court, long… La cinéaste britannique ne cesse de jongler entre ces deux formats depuis le début de sa carrière. À Cannes, elle se distingue d’abord par son film de fin d’études, Small Deaths, Prix du Jury du court métrage en 1996. Deux ans plus tard, le Jury lui attribue la même distinction pour Gasman.

“[Le court métrage] est un format malheureusement peu accessible pour le grand public. Pour les cinéastes, c’est en revanche un format très intéressant pour tenter de nouvelles expériences. C’est aussi un plaisir différent de celui d’un long métrage, où il y a beaucoup d’argent en jeu et des équipes importantes.”

Lynne Ramsay (source : Festival de Cannes)

En passant au long métrage, Lynne Ramsay continue de marquer durablement les éditions du Festival de Cannes : en 1999, Ratcatcher est présenté au Certain Regard, tandis qu’en 2011, la cinéaste rejoint la Compétition des longs métrages avec We Need to Talk About Kevin. Le talent de la réalisatrice est définitivement consacré en 2017 avec You Were Never Really Here (A Beautiful Day), long métrage récompensé du Prix du scénario (ex-æquo) et du Prix d’interprétation masculine pour Joaquin Phoenix. Un succès critique qui n’a pas empêché Lynne Ramsay de revenir régulièrement au format court, notamment avec Swimmer (2013) et Brigitte (2019).

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